vendredi 24 août 2018


Dans le train, je réalise que c'est olfactivement que le voyage m'a usée. J'avais hâte de retrouver mes odeurs personnelles, ne plus être prise par les lessives d'autrui, les maisons d'autrui, les vents d'autrui, les ingurgitations et dégurgitations d'autrui, de la ville, ma peau et mes cheveux étouffaient, j'étouffais. J'avais mal au nez. Je ne pouvais plus des parfums capiteux assortis aux bijoux de ces vieilles femmes dans les bouches de métro, les effets de cologne sur les hommes qui m'empêchaient de ressentir la réalité. Même des odeurs des restaurants, je n'étais plus attirée. La fleur d'oranger, et le musc rosé m'ont permis "de tenir" l'été une année de plus. Et, en attendant, j'idéalisais le retour, rendant la grâce la plus belle à celle que l'on voit pourtant comme la moins parfumée des villes. Et pourtant, l'odeur de Marseille, et tout va mieux.


Je sais qu'en écrivant cela, j'appuie légèrement sur la corde sensible davantage que si j'avais parlé d'autres sensorialités, parce que le nez serait la finesse plus que la vue qui est grossière et donnée à tous, soit-disant. Mais tous les sens peuvent être de valeur égale, il suffit de "s'écouter".




vendredi 17 août 2018

A celleux

J'ai essayé de tordre le cou à l'ensemble des pensées qui m'assaillaient pour faire tomber les gouttes qui devaient en être extraites. Des mêlées entières de pensées, de phrases toutes faites, de réassurances familiales, de conseils amicaux, de morales de l'enfance sont arrivées dans mon esprit, au point que je ne savais plus si mon anxiété était due au film que je regardais ou à ce que j'essayais d'entreprendre avec ces pensées. 

Deux choses sont apparues très clairement : qui maîtrise les mots peut tout maîtriser. (Et, en essayant d'élaborer cette phrase, je réfléchissais à une manière qui permettrait de ne pas prendre pour référence neutre le masculin. J'avais opté pour "une personne qui"... ou encore "celleux", puis, tout de suite, c'est le "qui" qui l'a emporté, j'en suis bien contente, car ça neutralise mon désir d'annihilation du masculin. Au plaisir de psychanalyser cette phrase).

La seconde chose qui est apparue et que je suis en train de perdre de mon esprit à mesure que j'écris, c'est que, quand ce Tunisien qui me parlait en égyptien de Barbès à Jourdain essayait (on essaye beaucoup, ce soir, voyez.) tant bien que mal de me prouver sa bonne foi, c'est comme s'il ne faisait que renforcer ce que je ressentais d'ignoble, de triste et d'avilissant au plus profond de moi-même. Et, dans le même temps, il m'a permis de restructurer mes idées. La seconde chose est :

Si je m'engloutis dans les corps et si mon corps engloutit ses pairs, c'est parce que je voulais être avant-gardiste. J'ai aussi le sentiment que tout le monde veut être avant-gardiste, qui embrasse le mieux, qui sort du lot. Je voulais sortir du lot en me faisant croire que je n'étais pas de cette catégorie de femmes qui pense la relation de désir de concert avec l'affection, l'amour, le long terme, la romance. Si je souffre, c'est parce que j'ai toujours pensé qu'il était rétrograde de penser l'amour ainsi. Et si je souffre, c'est parce que j'ai toujours vécu mes relations comme si elles étaient une réussite ou un échec de cet idéal, tout en considérant qu'il ne fallait jamais se fier à lui. Tout en pensant qu'il était rétrograde, tout en pensant que j'étais moi-même rétrograde. Je me suis essayée à des engloutissements si fréquents, à des tours du monde du désir afin de me prouver que le modèle romantique comportait des erreurs. Et que je pouvais vivre sans, et que je pouvais vivre mieux. 

Mais c'est peut-être parce que j'ai tant vécu pour le contrer que, finalement, je n'ai fait que le réitérer, le renforcer, l'affirmer dans toute sa puissance.

Alors, des mêlées de pensées entières : "n'accepte rien d'un homme", "tu ne peux rien exiger de quelqu'un", "fais attention à toi", "le désir est masculin et l'amour est féminin", des théories fumeuses : est-ce parce que le désir féminin doit être réprimé et tu ? Oui mais quand il y a désir et amour ? Oui mais à partir de quoi se dessine la frontière entre le désir et l'amour ? Oui mais pourquoi faire une distinction entre le désir et l'amour ? Et la tendresse, et l'affection...

Le mouvement par lequel j'ai pris ma petite douleur a consisté à me demander pourquoi considérer ces théories supermarchiennes comme fumeuses. Et il m'est apparu que c'est comme si je n'avais pas l'étoffe du modèle idéal que je recherche, celui de la liberté du corps qui navigue d'un port à l'autre, idéal que je désire, et dont je n'ai pas la direction. "L'obtention du bonheur" passe par des torchons dont je tords le cou pour extraire ce que je peux de sceaux moraux pour réapprovisionner l'océan en eau.

Je crois que rétablir l'équilibre qui me manque consisterait en une résilience. Mais l'étoffe se construit, sceau après sceau, après sceau et après sceau.

mardi 31 juillet 2018

La mémoire de ma peau


J’ai connu un homme aux intimités virtuelles. Il était un peu dérangé. Il rêvait de pouvoir m'encapsuler grâce à des machines technologiques, un besoin de contrôle qu’il me présentait comme des preuves d’amour. Je lui avais proposé qu’on ne sorte pas ensemble, mais que l’on rentre ensemble. Et puis, nous ne sommes ni rentrés, ni sortis. Plutôt : il me sortait, et me faisait rentrer.

J’ai connu un bel homme. Un artiste, un géant de la beauté humaine, un initiateur de mon amour, un partenaire de débats dans les replis de nos nuits yeux ouverts, un déclarant d’orgasmes, un souffle vrai et insaisissable. Je sortais, il sortait, je rentrais, il rentrait, on se perdait, on attendait, devant des frontières fermées, dans des hamacs aux figuiers ombrés, des surprises hiérosolymitaines de l’amour, de l’amour, de savants mélanges de beauté. Des faims, des soifs, des fins. Comme chaque début.

J'ai connu un homme, celui qui n’avait qu’une voyelle. Celui qui m’a fait rencontrer la littérature de mon cœur. La musique de mon cœur. Le cinéma de mon cœur. Les rires dans l’alcool et l’assurance de ne jamais manquer de rien pour un ventre rond à choyer. Semant des graines d’amour maladroit sur le chemin. Titubant à aimer, les nuits étaient des voyages en mer dans des draps déchirés et des éclats de voix joyeux dans des yeux tristes. Des nuances bleues de mélancolie que l'on domestiquait, notre enfant, notre naissance. Notre produit final.

Je redescends les marches de la vie amoureuse. Plus je prospecte et plus je perds pied. Je ne veux pas écrire la genèse et je suis brusquée à la vue des premiers pas. J’en reste à la beauté des surfaces et des souvenirs impondérables. Ma mémoire me fait défaut mais cela ne dérange qu’autrui, et pas tant qu’il n’en apporte que du beau comme il sait le faire à chaque fois. Peut-être enrobe-t-il le passé. Mais le passé n’est que cela.

Des erreurs, des apprentissages, des douleurs ineffaçables, des souffrances bien grandes pour de si petites vies, des rancoeurs, des amours ethnographiques, des exotes violentes et des attentes inutiles, des souhaits rompus et des mensonges, des incompréhensions, tant de douleurs dans des lits défaits, des règnes de sang, des colères, des visages gris, des peaux moirées, des mains tremblantes, des envies de justice, des palissades devant mes yeux dont je mourrais à chaque travail et chaque suée, des rebuts, des hauts le coeur, l'ensemble des humeurs liquides animant mon corps perdu. Aujourd'hui trouvé. La mémoire de ma peau ne trompe jamais.

J'ai connu un homme, j'ai connu un homme, j'ai connu un homme. À chaque fois que l'on a connu un homme on sait que l'on connaîtra un autre homme. Un qui viendra s'habiller nu dans le salon, un qui offrira des épices dans ses mains, un qui protègera, un qui ne comprendra pas. J'ai connu un homme comme j'ai englouti un livre, j'ai connu un homme comme j'ai lu son oeuvre, j'ai connu un homme comme j'en ai fait le marque-page pour un autre livre, j'ai connu un homme comme un bloc-notes, j'ai connu un homme comme j'ai connu ma propre hominité, j'ai connu un homme comme j'ai enfin décréter avoir un auteur préféré, j'ai connu un homme comme j'ai récité ses vers, j'ai connu un homme comme j'en ai perdu les références, j'ai connu un homme comme je n'ai jamais ressenti le besoin de l'ouvrir, de le lire, de sentir l'odeur de ses pages, de toucher la matière granuleuse de sa couverture, la lime de sa tranche, ouvert, fermé, changé de page, perdu la ligne, ouvert, fermé, relire le titre, ouvert, fermé, ouvert, et fermé.